New York, New York

Rude hiver à Paris. Une pluie battante me glace les os tandis que je pousse la porte du Harry’s Bar, le repère des expats ricains, où elle m’a fixé rendez-vous. Je la trouve au sous-sol, dans un décor tout en boiseries habillées de trophées, blasons et autres photos noir et blanc. Posée sur une épaisse banquette en velours, elle sirote un Singapore Sling au son d’un vieux standard de jazz joué par un piano délicat accompagné d’une trompette suave.
Quand j’arrive et m’installe, c’est à peine si elle lève les yeux pour les replonger aussitôt dans son cocktail rougeâtre. Mon Bloody Mary commandé, je tente de réchauffer l’ambiance sans trop y croire. Elle repart d’ici quelques jours mais ce soir, elle paraît déjà loin.
On évoque nos moments passés, son futur aux États-Unis, d’éventuelles retrouvailles dans une suite du Standard High Line, hôtel de son New-York natal.
- …Et si on pensait au présent ?
- Aller baiser chez toi…
Elle soupire, je souris, réclame la note et file aux chiottes avant qu’on n'mette les voiles.
À mon retour, je trouve une banquette désertée, la note réglée. K.O. debout, j’hésite encore à la courser quand le pianiste, sourire en coin, entame « New York, New York ». Posé sur l’instrument, son pourboire pour la dédicace.

Haine de soi, sexe et piñata

Quand je débarque à l’Abraham González International Airport de Juárez, Mexique, c’est le crâne en cavale, l’esprit qui fuit la peine, la perte. Valeria, une vieille amie connue en France depuis retournée au pays, m’a invité pour quelques jours histoire de changer d’atmosphère, de reprendre un peu d’air.
Au contrôle d’immigration je tends mon passeport yeux baissés, le regard encore imbibé de l’alcool bu durant le vol, généreusement versé par une hôtesse compréhensive. Sitôt la douane passée et ma valise récupérée je cherche du regard Valeria, censée m’attendre aux arrivées.
Vingt bonnes minutes plus tard, elle arrive en courant et s’excuse d’un sourire radieux ; les préparatifs de l’anniversaire de sa fille ont pris plus de temps que prévu.
Il est à peine 15 heures, je propose d’aller fêter mon arrivée dans un bar de la ville. Valeria bougonne mais accepte. Direction la Fragua, un troquet couleur locale.
On trinque à la tequila. Valeria trempe à peine les lèvres, j’ingurgite le breuvage d’un trait et commande la même chose. Le poison doré fouette mon sang, chauffe à blanc mon mal-être, feinte ma libido. Je me déverse en confidences sinistres et aveux salaces. Perchée sur son tabouret, ses longues jambes croisées, le menton calé dans la paume, Valeria m’écoute en silence.
De retour dans sa caisse, je l’emballe grossièrement, la doigte sans ménagement. Moins par envie que par pitié, elle me laisse faire, simule timidement un orgasme.
Quand elle se gare devant chez elle, une vision d’angoisse m’assaille : une immense maison familiale bordée d’un jardin verdoyant, le tout décoré pour l’occasion. Des arbres aux fenêtres, cotillons, ballons et fanions ornent superbement le lieu.
J’ouvre ma portière d’une main moite et, titubant, entre dans le décor de rêve. Suspendu à une branche, un objet aux couleurs criardes attire mon regard.
- C’est quoi ce truc ? On dirait l’virus du sida.
- T’es pas loin…C’est la piñata traditionnelle : un récipient en terre cuite, censé symboliser le diable, surmonté de sept pics ; chacun représente un péché capital. On la frappe chacun son tour, les yeux bandés. Une fois brisée, elle libère cadeaux et bonbons. 
- La victoire du bien sur le mal...
- Exactement ! Viens, je te fais visiter et te montre ta chambre.
- Si ça t’fait rien j’reste un peu dehors pour dessaouler.
- Pas de problème.
Sitôt Valeria hors de vue, rictus aux lèvres je me saisis du bâton à proximité, ferme les yeux et tourne sur moi-même. Tandis que chancelant je fends l’air avec mon gourdin coloré, un hurlement strident suivi de braillements enfantins interrompt mon combat d’ivrogne. Quand j’ouvre les yeux, une gamine cartable à la main me pointe du doigt, ses yeux mouillés rivés vers sa nounou interloquée. À quelques mètres, la piñata pend fixement.

Humour anglais

Saint-Pancras International ; terminus, tout l’monde descend. Ici Londres, où le ciel pisse à gouttes épaisses sur l’imposante arcade en verre qui surplombe la gare britannique.
Elle marche cinq bons mètres devant moi, sa valise roulante à la main, son petit cul bombé impeccablement moulé dans sa jupe taille haute rouge grenade. Tandis qu’elle s’éloigne toujours plus, je ressasse le moment passé, queue raide et coeur léger.
Le wagon bar. Assis face à la vitre du train, je bois mon café à petites gorgées, le regard perdu dans le vague du paysage qui file. À l’instant d’entrer dans le tunnel, un tapotement sur mon épaule. Elle s’excuse mais pense me connaître. Je lève le doute en déclinant nom et prénom, elle fait de même ; un béguin lycéen. On trinque au champagne histoire de célébrer nos improbables retrouvailles sous la Manche.
On évoque le passé, son œil frise ; on retourne au présent, son regard s’assombrit. L’Eurostar, c’est son lot bimensuel. Son trader de mari bosse à La City, elle encore en poste à Paris et en recherche de job à Londres. Elle déteste la ville, son climat, sa bouffe et sa foule. Désinhibée par les bulles Moët, sa lucidité se délite tandis que sa langue se délie.
- Et puis mon homme…The perfect gentleman…C’est pesant à la longue tu sais. Toujours à demander la permission avant de me sauter.
- Son côté british ?
- Certainement. Touchant mais ça donne pas envie. » maugrée t-elle en finissant son fond de coupe.
Je me lève, lui saisis la main, elle résiste.
- Toi en revanche, t’es bien frenchy…Écoute, c’est pas une bonne idée. Et puis t’as de quoi t’protéger ?
- Non…
- Alors ?
- Une branlette aux toilettes…Ça nous rappellera le lycée.
Elle se marre et à son tour me prend la main, m’entraîne dans les gogues les plus proches, ceux pour handicapés. Elle me défroque et les yeux plantés dans les miens me masturbe avec minutie.
- Ça me rend nostalgique, pas toi ? » me lance t-elle d’une voix doucereuse.
J’éjacule copieusement devant son sourire satisfait. À peine le temps de me remettre qu’elle a déjà quitté les lieux, me laissant fute aux chevilles dans les WC XL.
Retour au quai de gare bondé. Perdu dans mes pensées pornos, c’est elle que j’ai perdu de vue. Quand je la retrouve dans la foule, c’est dans les bras de son angliche, au pied d’une imposante statue. Taillé dans le bronze, un couple de dix mètres de haut, enlacé pour l’éternité. Attenant, sous verre, un descriptif multilingue de la sculpture : « The Meeting Place / Les amoureux de St Pancras - conçue par Paul Day et destinée à évoquer la romance du voyage. »

Le Cri

17 mai à Oslo, jour de fête nationale. Ma semaine scandinave chez une amante expatriée touche à sa fin ; l’avion décolle dans quelques heures. Sitôt sortis d’un petit restaurant dans le quartier Grünerløkka, elle propose une balade le long de la rivière Akerselva. Je grimace.
- J’aurais bien fait le musée Munch...
- J’ai une meilleure idée.
Elle m’entraîne par la main. Dans les rues animées, des drapeaux par dizaines flottent aux fenêtres, la ville respire la liesse citoyenne, la fierté patriote. La foule marche et pédale dans un parfait ballet.
On traverse un parc verdoyant, à la pelouse immaculée et aux bancs impeccables.
- C’est d’un propre…Pas un déchet, rien qui dépasse…
- L'esprit nordique.
Même topo dans le tram qui nous emmène plein sud.
- On s’croirait dans la 1ère du TGV…
Elle m’approuve d’un sourire en coin.
Descendus du wagon cinq étoiles, elle m’entraîne vers une promenade, longée d’une rambarde en métal.
- On est où ?
- Colline d’Ekeberg. Le lieu du Cri. Regarde.
Je m’accoude, distingue au loin le fjord d’Oslo avec en son extrémité l’opéra tout en marbre blanc et en verrières panoramiques. L’angoisse dans toute son angulosité.
- Et pourquoi tu resterais pas ? Je veux dire t’installer ici. Avec moi.
Je tourne la tête vers elle, bouche bée, sourcils haussés.
- Il te manque plus qu’les mains sur les oreilles. J’plaisantais, détends-toi. Alors, cette vue, mieux qu’un musée nan ?
J’acquiesce et la prends dans mes bras, nos yeux rivés vers la baie de Bjørvika.

Interlude andalou

Accoudé au balcon minus de notre chambre d’hôtel, j’observe le soleil descendre lentement sur Séville. Au loin la Giralda, joyau hispano-mauresque, pointe effrontément vers le ciel. Faut croire que le métissage a du bon. Enfin pas toujours : question tempérament, la russo-mexicaine qui m’accompagne tient plus du croisement dégénéré que du brassage rêvé ; une main d’agent du KGB dans un gant de chef de cartel.
Retranchée dans la salle de bain, elle marmonne en russkov en vernissant ses ongles. Une remarque anodine a enclenché le minuteur et ça n’est plus qu’une question de secondes avant que tout ne m’pète en pleine tête. De plates excuses pour désamorcer ma bombe brune, rien n'est moins sûr. Couper le fil bleu ou le rouge, pas envie de tenter le diable : j’enfile ma veste fissa et me tire prendre l’air dans les rues alentours.
Mains dans les poches, j’avance tête basse, la relève quelquefois et promène mon regard au-delà des patios en fer forgé qui parsèment les artères piétonnes. Tout y est trop calme à mon goût. Direction l’ouest de la ville, vers Triana, l’ancien quartier gitan.
Quand je traverse le pont San Telmo, il fait désormais nuit et la darse du Guadalquivir me rappelle les eaux noires du Styx. D'abord ma furie métissée, maintenant le fleuve : Séville prend des allures d’enfer sur terre.
J’arrive sur une place animée, ornée d’une statue de Carmen. L’air connu résonne dans mon crâne ; « L’amour est enfant de Bohème »…De putain, ouais. Tuée par son régulier, in fine, la gitane. Faudrait pas qu’ça m’donne des idées. J’entre dans un bar à tapas, m’installe au premier tabouret, à côté d’un local ; barbu, bavard, et, c’est ma veine, parfaitement bilingue. On picore, on picole, je lui narre mes déboires de couple ; il acquiesce d’un sourire songeur puis m’entraîne dehors, jusqu'à la bohémienne sculptée. D’un œil malicieux, il me désigne la citation taillée dans la pierre, sous les pieds de la belle. Je reste bête devant la phrase gravée :

                                     Πᾶσα γυνὴ χόλος ἐστὶν· ἔχει δ’ ἀγαθάς δύο ὥρας,
                                     Τὴν μίαν ἐν θαλάμῳ, τὴν μίαν ἐν θανάτῳ.

                                                                                                        PALLADAS

- Je peine déjà en espagnol, alors le grec...
- ...C'est la citation en tête de l’œuvre de Mérimée : « Toute femme est comme le fiel ; mais elle a deux bonnes heures, une au lit, l’autre à sa mort. ».
- Violement misogyne…
- Allez, tu m’as compris...Va donc rejoindre ta poule au lit.
Je quitte mon comparse d’une franche poignée de main puis reprends la route vers l’hôtel.

Une vieille maîtresse

Quand je pose le pied sur le quai de la gare Rome-Termini, c’est avec un sentiment tenace de déjà-vu : un décor familier avec son ambiance habituelle, ses bruits typiques, sa marée humaine perpétuelle, en arrivage ou en partance. Et comme la sale impression de rentrer à nouveau dans l'antre d’une amante de longue date, qui me connaît mieux que personne.
Fébrile, je saisis la main de la fille qui m’accompagne, elle se fend d’un sourire complice.
Direction la ligne B, en route vers le Trastevere où nous attend l’appart loué. Cavour, Colosseo, Circo Massimo…Comme les stations défilent à rebours, mon angoisse monte. Nouvelle nénette mais mêmes visites, mêmes photos, mêmes cafés, mêmes restos…Le séjour s’annonce plaisant mais sans charme.
Une fois nos affaires déposées et le matelas du lit testé, on décolle en mode bons touristes. Le ciel est clair, la température idéale, j’ai malgré tout la sensation d’une lourdeur écrasante. Via Veneto, le Capitole, Villa Borghèse, Tivoli...: à chaque coin de rue, chaque monument, je croise un fantôme du passé, un bout de moi, d’une autre, et donc d’une autre vie.  Mêmes mirages cinglés aux abords des innombrables fontaines de la ville : de la piazza Navona à la fontana di Trevi, les nymphes sculptées dans la pierre et figées dans des poses lascives me toisent, goguenardes, amusées de nos retrouvailles. Tête baissée, méprisants, les chérubins eux m’ignorent copieusement tandis que gargouilles et lions dégueulent de l’eau en continu comme un déluge de temps qui passe. Rome ville éternelle, de fait seul et sublime témoin de l’éternel recommencement de nos vies tout en piétinements. Telle une vieille maîtresse, elle m’observe arriver, repartir, et puis toujours revenir, tout comme un mari malheureux, un amant sous emprise.

Obsolescence programmée

Machine à voyager dans le temps, robots domestiques, voitures volantes…Au siècle dernier, on voyait le futur en grand, on fantasmait sur l’impensable ; c’était sans compter sur les sites de rencontres pour conjoints infidèles. On n’arrête pas l’progrès.
Moyennant 30 euros, je souscris donc au forfait mensuel sur Adult’air, bidonne joyeusement mon profil : marié, éploré, envie de nouveaux horizons, bien roses de préférence.
Rapidement, j’accroche avec « Serpentaire75 ».
- Ton pseudo, raconte ?
- Allusion à l’emblème médical et mon titre de docteur en pharmacie…C’est du passé tout ça. J’ai tout stoppé pour me consacrer à mes gosses.
- Ok…Tu sais qu’ serpentaire désigne également toute une classe de rapaces, prédateurs assidus de serpents en tous genres…Y compris les plus venimeux.
- Ça me définit plutôt bien…Même si je pense être plus limace que rapace.
- Limace ?
- Le surnom dont m’affublait un ex…Rapport à ma propension à mouiller.
- Ah…Et la limace a envie d’aller voir si l’herbe est plus verte ailleurs ?
- T’as tout compris.
Elle me résume ensuite les faits : la trentaine, épouse dévouée et mère aimante, les enfants chez pépé-mémé, le mari en congrès. C’est les vacances pour elle aussi et elle compte bien en profiter. Par contre elle a cadré la chose : trois p’tits coups et puis s’en va. À l’hôtel et all latex ; tout contact sera protégé, à prendre ou à laisser. Elle est dispo immédiatement.
Deux heures plus tard, allongé nu dans un plumard aux draps rêches, je l’observe remettre ses fringues, soigneusement déposées sur un dossier de chaise.
- T’attends un peu pour filer à ton tour ? Qu’on nous voit pas partir ensemble.
- Si tu veux…
Elle me quitte d’un sourire fugace et referme la porte sans bruit. Resté seul dans la pièce sans vie comme un vieux lave-linge déglingué abandonné en déchetterie, j’oscille entre amusement au passé, amertume au présent et appréhension au futur.