Petite mort dans les Caraïbes

Saint-Martin, les Antilles Françaises. On prend le petit-déjeuner dans un des restos de l’hôtel. Buffet à volonté, serveurs aux petits soins et vue sur une eau veloutée.
- L’Enfer est bleu turquoise et se traverse à deux…
- Tu dis ?
- Rien qu’à deux, ouais. Devine depuis quand n’a t-on pas baisé, mon amour ?
- Tu vas pas recommencer…Et tu sais que j’aime pas quand tu parles comme ça…
- DEVINE.
- Arrête, tout le monde nous regarde…
- JE VEUX BAISER.
Elle se lève, se barre sans les clés, yeux embués, pommettes écarlates. Je finis mon café puis passe au bureau du concierge histoire de me renseigner sur les activités du jour et autres excursions à venir.
Quand je retourne au bungalow, je la trouve assise sur le sable de notre coin de plage privée. Recroquevillée sur elle-même, elle sanglote le nez dans ses genoux.
- Bon, excuse-moi…
- Tu sais bien, en plus…En vacances faut qu’je décompresse…J’ai tellement besoin de repos.
- ...Et trop de boulot à Paris donc hors-service soirs et week-ends. Ouais, ouais, je sais.
Elle m’arrache les clés de la main et d’un bond file vers la villa. Furibard, j’ôte mon maillot, empoigne ma queue et m’astique comme un forcené. La mer est d’un calme effroyable, le ciel dégagé de tout nuage et l’air sans le moindre pet de vent. Un beau jour pour mourir un peu. J’éjacule sur mon bide bronzé, m’en fous plein les poils et sanglote à mon tour.
Je me relève en nage, file à la flotte me rincer. J’entre dans l’eau jusqu’à mi-cuisses, me retourne ; depuis l’allée, une femme de chambre obèse m’observe d’un regard placide. Une main posée sur son chariot, de l’autre elle me salue mollement.

Sucré, salé

La Villette, au cœur de l’été. La pelouse du parc grouille d’une foule aux yeux rivés sur l’écran de ciné en plein air. Assis en tailleur à même l’herbe, j’aperçois enfin se pointer celle avec qui j’ai rendez-vous.
- Désolée d’arriver si tard mais je ne viens pas les mains vides….J’ai du m’y reprendre à deux fois pour le glaçage de mes cupcakes !
- Miam. T’inquiètes t’as rien raté, c’est la toute fin du court-métrage qui précède le film.
- Lequel est-ce, déjà ?
- « Ken Park » de Larry Clark.
- Ah ouais…Et bien je connais pas mais j’espère que c’est frais ; besoin de me détendre, une journée difficile au taf…
- La thématique de la métamorphose adolescente revient souvent chez ce réal’ ; j’t’en dis pas plus.
- Ça me va bien ! » s’exclame la fille tout en dépliant un plaid rouge. Elle sort ensuite d’un panier de pique-nique son armada de pâtisseries multicolores.
Je passe la projection à me bâfrer ; elle ne touche pas un seul gâteau ni ne décroche un mot.
Tandis que les crédits de fin défilent, on quitte le parc.
- J’suis écœuré…
- Ah toi aussi, ça me rassure…C’était tellement malsain.
- J’parlais des cupcakes. J’ai trouvé le film sublime. Tu passes boire un verre à l’appart ?
- C’est gentil mais je vais rentrer.
Passé les portiques du métro, on se sépare d’une bise cordiale pour aussitôt se retrouver dans un pénible face à face, chacun planté sur son quai, regard obstinément fuyant. Sa rame arrive, l’avale, repart. La mienne fait de même cinq minutes plus tard.

I ♥ Paris

Nuit fraîche de printemps aux abords de la Tour Eiffel, épicentre métallique de la vie touristique française. Tandis que la vieille dame de fer balade son halo pâle dans le noir du ciel parisien, je bavasse en buvant du vin sur une des pelouses du Champ-de-Mars avec une fille croisée la veille dans un pub de troisième mi-temps. Italienne, en vacances dans la capitale, la fille a la descente facile et parle avec les mains.
Au détour d’une phrase elle s’emporte, envoie valser la bouteille de Chasse-Spleen qui se déverse sur le gazon.
À court de bibine, je propose une virée moto version Paris pour les nuls. La fille se marre.
- Sacré-Cœur…Invalides…Notre-Dame…Et après tu m’emmènes chez toi…Picolo, si tu veux me baiser, aide-moi plutôt à trouver ça.
Elle dégaine de son sac à main une boîte de Subutex vide ainsi qu’une ordonnance froissée.
Direction la place Clichy et sa pharma Européenne où la blouse blanche qui nous accueille est sans appel : ici ni stup’ ou substitut. Sentant ma ritale s’angoisser, je riposte :
- On va prendre du Néo-Codion. Cinq boites.
- Une seule vous est autorisée.
Je négocie deux boîtes de l’antitussif morphinique, méthadone du pauvre en vente libre.
Même topo au Drugstore des Champs et dans une officine de garde située avenue de la Grande Armée. Son shopping toxique achevé, je la raccompagne à son hôtel du 18ème. Elle m’invite à monter. Dans l’ascenseur, la florentine ouvre son sac et contemple ses six boîtes de codéine light d’un air béat.
- C’est la chose la plus romantique que tu pouvais faire pour moi…
Quelques minutes plus tard, tandis qu’allongé sur le lit je fixe une repro d’art abstrait accrochée de traviole au mur, elle surgit de la salle de bain exclusivement sapée d’un t-shirt taille XS siglé « I ♥ Paris ».

Ghetto sound system

Varsovie, le quartier Muranów, ancien cœur du ghetto macabre. Je sors du Polin, le tout récent musée consacré à l'Histoire des juifs de Pologne. Encore sonné par ma visite, je file m’asseoir sur un des bancs bordant l’immense ouvrage de verre et fais connaissance d’une française qui sort de l’expo, elle aussi.
- …Et dis-moi, tu réponds si tu veux, t’es juif ?
- Des racines. Bien enfouies donc plutôt robustes. Toi ?
- Du tout. J’imagine que de voir tout ça t’a secoué…
- Disons qu’à défaut d’savoir où on va, c’est bien de comprendre d’où on vient. T’es ici en touriste ?
- Non, une mission pro, visite d’usines. Là je profite de mon jour off. Et toi ?
- En vacances. J’accompagne une amie chanteuse, elle se produit au Festival Singer de la Culture Juive. C’est place Grzybowski, viens la voir ce soir si tu veux.
- Pourquoi pas…
- Tu m’as pas l’air très motivée…Pas branchée musique ?
- C’est pas ça. Je suis pas certaine d’être à l’aise.
- Promis, on te fera pas lire la Torah…
Elle esquisse un sourire gêné, prétexte un hôtel éloigné et deux-trois politesses plus tard, se tire.
Resté seul sur le banc, je fixe du regard le Polin. Tel un ghetto-blaster géant, l’immense édifice mémoriel semble émettre un cri perpétuel.

Défonce

Depuis le périph, Paris brille au loin dans la nuit. Le bitume scintille lui aussi, pilonné par une pluie battante. Rencard chez une nana du Net logée derrière la gare du Nord. Je trouve une place dans sa rue, où ça tapine sévère le long du trottoir étriqué. Le digicode déglingué, je pousse la porte à la peinture bien écaillée.
Du hall d’entrée au pied des marches, des junkies entassés, terassés par la dope. J’enjambe les corps inertes, prends soin d’esquiver les seringues, trace ma route jusqu’aux escaliers que je monte sans me retourner.
Elle m’ouvre d’un sourire de Sainte Vierge et s’excuse d’être à moitié nue. Prise par le temps, censément. Pas décidé à la laisser aller passer une petite robe, je l’entreprends dans le salon. Préliminaires bâclés, baise expédiée dans l’angle de son canapé. On débouche ensuite une bouteille.
- Drôle de faune dans l’quartier.
- T’as eu un souci ?
- Aucun, nan…C’est plutôt folklo voilà tout, le comité d’accueil de camés. Bras tuméfiés, yeux révulsés…J’imagine la fête des voisins.
- Ils sont pas méchants, juste accros ; un peu comme toi, au fond.
- Développe ?
- Tu m’as à peine regardé en arrivant…T’avais envie d’moi ? J’en suis même pas certaine. Te fallait juste ta dose de baise. Eux c’est pareil : blanche, brune, grise, rose…Pure, coupée…Fumée, sniffée ou injectée…
- La défonce pour la défonce.
- Voilà. Du moment qu’ils planent, peu importe.
- Tu vas m’faire redescendre en piqué, là…
- Intoxiqué du cul y a plus nocif, va. » réplique t-elle en nous resservant.
Quand je pars quelques heures plus tard, c’est moins perplexe que soulagé que je retrouve le hall désert, intact.

À vendre

Plus d’un an qu’elle s’est fait la malle, partie pioncer six pieds sous terre. Hier le foie rongé par l’alcool, aujourd’hui par les vers. L’appart désormais en vente, vider les lieux s’impose ; dès demain, les types du garde-meuble s’en chargeront. Ce soir, un carton vide sous le bras, c’est cœur lourd et mâchoire serrée que je viens prendre l’essentiel. Du moins ce qui l’est à mes yeux.
À peine entré, tout comme le Cerbère des Enfers s’en prendrait à une âme damnée, sa présence me saute à la gorge. Son parfum capiteux revient flotter dans l’air stagnant ; son regard ricoche sur les glaces, de celles du salon à la chambre. Tantôt résigné, tantôt rageur. Sa méticulosité est partout : le parquet qu’on croirait récemment briqué, les meubles recouverts de draps blancs, immaculés, sans un pli. Des choses, elle aimait prendre soin ; des gens, moins, à commencer par elle.
Mais c’est par le silence de l’endroit qu’elle se manifeste violemment. Ce silence intenable, qu’elle faisait d’or lorsque priée de se livrer ; muette à mes interrogations autant que sourde à sa douleur.
Dans la cuisine, je m’empare de sa « vieille copine », comme elle l’appelait avec malice : une radio Brionvega d’époque, branchée non-stop sur France Musique. Au salon, je mets la main sur son inséparable cendar, piqué dans la suite du palace où elle passa sa nuit de noce. Enfin dans la chambre, je saisis une ultime relique : son vase fétiche, une bouteille de Jack D., peinturlurée par mes bons soins du temps où j’étais tout gamin et que j’aimais garnir d’une rose lorsque je lui rendais visite. Avant de fourrer le soliflore cinglé au fin fond du carton, je le vide de son eau croupie. Même canée depuis belle lurette, elle me fait vider sa bouteille. Fortiche.
C’est rongé à mon tour par l’éternel remord de n’avoir pas su la sauver que je quitte l’endroit immobile.

New York, New York

Rude hiver à Paris. Une pluie battante me glace les os tandis que je pousse la porte du Harry’s Bar, le repère des expats ricains, où elle m’a fixé rendez-vous. Je la trouve au sous-sol, dans un décor tout en boiseries habillées de trophées, blasons et autres photos noir et blanc. Posée sur une épaisse banquette en velours, elle sirote un Singapore Sling au son d’un vieux standard de jazz joué par un piano délicat accompagné d’une trompette suave.
Quand j’arrive et m’installe, c’est à peine si elle lève les yeux pour les replonger aussitôt dans son cocktail rougeâtre. Mon Bloody Mary commandé, je tente de réchauffer l’ambiance sans trop y croire. Elle repart d’ici quelques jours mais ce soir, elle paraît déjà loin.
On évoque nos moments passés, son futur aux États-Unis, d’éventuelles retrouvailles dans une suite du Standard High Line, hôtel de son New-York natal.
- …Et si on pensait au présent ?
- Aller baiser chez toi…
Elle soupire, je souris, réclame la note et file aux chiottes avant qu’on n'mette les voiles.
À mon retour, je trouve une banquette désertée, la note réglée. K.O. debout, j’hésite encore à la courser quand le pianiste, sourire en coin, entame « New York, New York ». Posé sur l’instrument, son pourboire pour la dédicace.

Haine de soi, sexe et piñata

Quand je débarque à l’Abraham González International Airport de Juárez, Mexique, c’est le crâne en cavale, l’esprit qui fuit la peine, la perte. Valeria, une vieille amie connue en France depuis retournée au pays, m’a invité pour quelques jours histoire de changer d’atmosphère, de reprendre un peu d’air.
Au contrôle d’immigration je tends mon passeport yeux baissés, le regard encore imbibé de l’alcool bu durant le vol, généreusement versé par une hôtesse compréhensive. Sitôt la douane passée et ma valise récupérée je cherche du regard Valeria, censée m’attendre aux arrivées.
Vingt bonnes minutes plus tard, elle arrive en courant et s’excuse d’un sourire radieux ; les préparatifs de l’anniversaire de sa fille ont pris plus de temps que prévu.
Il est à peine 15 heures, je propose d’aller fêter mon arrivée dans un bar de la ville. Valeria bougonne mais accepte. Direction la Fragua, un troquet couleur locale.
On trinque à la tequila. Valeria trempe à peine les lèvres, j’ingurgite le breuvage d’un trait et commande la même chose. Le poison doré fouette mon sang, chauffe à blanc mon mal-être, feinte ma libido. Je me déverse en confidences sinistres et aveux salaces. Perchée sur son tabouret, ses longues jambes croisées, le menton calé dans la paume, Valeria m’écoute en silence.
De retour dans sa caisse, je l’emballe grossièrement, la doigte sans ménagement. Moins par envie que par pitié, elle me laisse faire, simule timidement un orgasme.
Quand elle se gare devant chez elle, une vision d’angoisse m’assaille : une immense maison familiale bordée d’un jardin verdoyant, le tout décoré pour l’occasion. Des arbres aux fenêtres, cotillons, ballons et fanions ornent superbement le lieu.
J’ouvre ma portière d’une main moite et, titubant, entre dans le décor de rêve. Suspendu à une branche, un objet aux couleurs criardes attire mon regard.
- C’est quoi ce truc ? On dirait l’virus du sida.
- T’es pas loin…C’est la piñata traditionnelle : un récipient en terre cuite, censé symboliser le diable, surmonté de sept pics ; chacun représente un péché capital. On la frappe chacun son tour, les yeux bandés. Une fois brisée, elle libère cadeaux et bonbons. 
- La victoire du bien sur le mal...
- Exactement ! Viens, je te fais visiter et te montre ta chambre.
- Si ça t’fait rien j’reste un peu dehors pour dessaouler.
- Pas de problème.
Sitôt Valeria hors de vue, rictus aux lèvres je me saisis du bâton à proximité, ferme les yeux et tourne sur moi-même. Tandis que chancelant je fends l’air avec mon gourdin coloré, un hurlement strident suivi de braillements enfantins interrompt mon combat d’ivrogne. Quand j’ouvre les yeux, une gamine cartable à la main me pointe du doigt, ses yeux mouillés rivés vers sa nounou interloquée. À quelques mètres, la piñata pend fixement.

Humour anglais

Saint-Pancras International ; terminus, tout l’monde descend. Ici Londres, où le ciel pisse à gouttes épaisses sur l’imposante arcade en verre qui surplombe la gare britannique.
Elle marche cinq bons mètres devant moi, sa valise roulante à la main, son petit cul bombé impeccablement moulé dans sa jupe taille haute rouge grenade. Tandis qu’elle s’éloigne toujours plus, je ressasse le moment passé, queue raide et coeur léger.
Le wagon bar. Assis face à la vitre du train, je bois mon café à petites gorgées, le regard perdu dans le vague du paysage qui file. À l’instant d’entrer dans le tunnel, un tapotement sur mon épaule. Elle s’excuse mais pense me connaître. Je lève le doute en déclinant nom et prénom, elle fait de même ; un béguin lycéen. On trinque au champagne histoire de célébrer nos improbables retrouvailles sous la Manche.
On évoque le passé, son œil frise ; on retourne au présent, son regard s’assombrit. L’Eurostar, c’est son lot bimensuel. Son trader de mari bosse à La City, elle encore en poste à Paris et en recherche de job à Londres. Elle déteste la ville, son climat, sa bouffe et sa foule. Désinhibée par les bulles Moët, sa lucidité se délite tandis que sa langue se délie.
- Et puis mon homme…The perfect gentleman…C’est pesant à la longue tu sais. Toujours à demander la permission avant de me sauter.
- Son côté british ?
- Certainement. Touchant mais ça donne pas envie. » maugrée t-elle en finissant son fond de coupe.
Je me lève, lui saisis la main, elle résiste.
- Toi en revanche, t’es bien frenchy…Écoute, c’est pas une bonne idée. Et puis t’as de quoi t’protéger ?
- Non…
- Alors ?
- Une branlette aux toilettes…Ça nous rappellera le lycée.
Elle se marre et à son tour me prend la main, m’entraîne dans les gogs les plus proches, ceux pour handicapés. Elle me défroque et les yeux plantés dans les miens me masturbe avec minutie.
- Ça me rend nostalgique, pas toi ? » me lance t-elle d’une voix doucereuse.
J’éjacule copieusement devant son sourire satisfait. À peine le temps de me remettre qu’elle a déjà quitté les lieux, me laissant fute aux chevilles dans les WC XL.
Retour au quai de gare bondé. Perdu dans mes pensées pornos, c’est elle que j’ai perdu de vue. Quand je la retrouve dans la foule, c’est dans les bras de son angliche, au pied d’une imposante statue. Taillé dans le bronze, un couple de dix mètres de haut, enlacé pour l’éternité. Attenant, sous verre, un descriptif multilingue de la sculpture : « The Meeting Place / Les amoureux de St Pancras - conçue par Paul Day et destinée à évoquer la romance du voyage. »

Le Cri

17 mai à Oslo, jour de fête nationale. Ma semaine scandinave chez une amante expatriée touche à sa fin ; l’avion décolle dans quelques heures. Sitôt sortis d’un petit restaurant dans le quartier Grünerløkka, elle propose une balade le long de la rivière Akerselva. Je grimace.
- J’aurais bien fait le musée Munch...
- J’ai une meilleure idée.
Elle m’entraîne par la main. Dans les rues animées, des drapeaux par dizaines flottent aux fenêtres, la ville respire la liesse citoyenne, la fierté patriote. La foule marche et pédale dans un parfait ballet.
On traverse un parc verdoyant, à la pelouse immaculée et aux bancs impeccables.
- C’est d’un propre…Pas un déchet, rien qui dépasse…
- L'esprit nordique.
Même topo dans le tram qui nous emmène plein sud.
- On s’croirait dans la 1ère du TGV…
Elle m’approuve d’un sourire en coin.
Descendus du wagon cinq étoiles, elle m’entraîne vers une promenade, longée d’une rambarde en métal.
- On est où ?
- Colline d’Ekeberg. Le lieu du Cri. Regarde.
Je m’accoude, distingue au loin le fjord d’Oslo avec en son extrémité l’opéra tout en marbre blanc et en verrières panoramiques. L’angoisse dans toute son angulosité.
- Et pourquoi tu resterais pas ? Je veux dire t’installer ici. Avec moi.
Je tourne la tête vers elle, bouche bée, sourcils haussés.
- Il te manque plus qu’les mains sur les oreilles. J’plaisantais, détends-toi. Alors, cette vue, mieux qu’un musée nan ?
J’acquiesce et la prends dans mes bras, nos yeux rivés vers la baie de Bjørvika.

Interlude andalou

Accoudé au balcon minus de notre chambre d’hôtel, j’observe le soleil descendre lentement sur Séville. Au loin la Giralda, joyau hispano-mauresque, pointe effrontément vers le ciel. Faut croire que le métissage a du bon. Enfin pas toujours : question tempérament, la russo-mexicaine qui m’accompagne tient plus du croisement dégénéré que du brassage rêvé ; une main d’agent du KGB dans un gant de chef de cartel.
Retranchée dans la salle de bain, elle marmonne en russkov en vernissant ses ongles. Une remarque anodine a enclenché le minuteur et ça n’est plus qu’une question de secondes avant que tout ne m’pète en pleine tête. De plates excuses pour désamorcer ma bombe brune, rien n'est moins sûr. Couper le fil bleu ou le rouge, pas envie de tenter le diable : j’enfile ma veste fissa et me tire prendre l’air dans les rues alentours.
Mains dans les poches, j’avance tête basse, la relève quelquefois et promène mon regard au-delà des patios en fer forgé qui parsèment les artères piétonnes. Tout y est trop calme à mon goût. Direction l’ouest de la ville, vers Triana, l’ancien quartier gitan.
Quand je traverse le pont San Telmo, il fait désormais nuit et la darse du Guadalquivir me rappelle les eaux noires du Styx. D'abord ma furie métissée, maintenant le fleuve : Séville prend des allures d’enfer sur terre.
J’arrive sur une place animée, ornée d’une statue de Carmen. L’air connu résonne dans mon crâne ; « L’amour est enfant de Bohème »…De putain, ouais. Tuée par son régulier, in fine, la gitane. Faudrait pas qu’ça m’donne des idées. J’entre dans un bar à tapas, m’installe au premier tabouret, à côté d’un local ; barbu, bavard, et, c’est ma veine, parfaitement bilingue. On picore, on picole, je lui narre mes déboires de couple ; il acquiesce d’un sourire songeur puis m’entraîne dehors, jusqu'à la bohémienne sculptée. D’un œil malicieux, il me désigne la citation taillée dans la pierre, sous les pieds de la belle. Je reste bête devant la phrase gravée :

                                     Πᾶσα γυνὴ χόλος ἐστὶν· ἔχει δ’ ἀγαθάς δύο ὥρας,
                                     Τὴν μίαν ἐν θαλάμῳ, τὴν μίαν ἐν θανάτῳ.

                                                                                                        PALLADAS

- Je peine déjà en espagnol, alors le grec...
- ...C'est la citation en tête de l’œuvre de Mérimée : « Toute femme est comme le fiel ; mais elle a deux bonnes heures, une au lit, l’autre à sa mort. ».
- Violement misogyne…
- Allez, tu m’as compris...Va donc rejoindre ta poule au lit.
Je quitte mon comparse d’une franche poignée de main puis reprends la route vers l’hôtel.

Une vieille maîtresse

Quand je pose le pied sur le quai de la gare Rome-Termini, c’est avec un sentiment tenace de déjà-vu : un décor familier avec son ambiance habituelle, ses bruits typiques, sa marée humaine perpétuelle, en arrivage ou en partance. Et comme la sale impression de rentrer à nouveau dans l'antre d’une amante de longue date, qui me connaît mieux que personne.
Fébrile, je saisis la main de la fille qui m’accompagne, elle se fend d’un sourire complice.
Direction la ligne B, en route vers le Trastevere où nous attend l’appart loué. Cavour, Colosseo, Circo Massimo…Comme les stations défilent à rebours, mon angoisse monte. Nouvelle nénette mais mêmes visites, mêmes photos, mêmes cafés, mêmes restos…Le séjour s’annonce plaisant mais sans charme.
Une fois nos affaires déposées et le matelas du lit testé, on décolle en mode bons touristes. Le ciel est clair, la température idéale, j’ai malgré tout la sensation d’une lourdeur écrasante. Via Veneto, le Capitole, Villa Borghèse, Tivoli...: à chaque coin de rue, chaque monument, je croise un fantôme du passé, un bout de moi, d’une autre, et donc d’une autre vie.  Mêmes mirages cinglés aux abords des innombrables fontaines de la ville : de la piazza Navona à la fontana di Trevi, les nymphes sculptées dans la pierre et figées dans des poses lascives me toisent, goguenardes, amusées de nos retrouvailles. Tête baissée, méprisants, les chérubins eux m’ignorent copieusement tandis que gargouilles et lions dégueulent de l’eau en continu comme un déluge de temps qui passe. Rome ville éternelle, de fait seul et sublime témoin de l’éternel recommencement de nos vies tout en piétinements. Telle une vieille maîtresse, elle m’observe arriver, repartir, et puis toujours revenir, tout comme un mari malheureux, un amant sous emprise.

Obsolescence programmée

Machine à voyager dans le temps, robots domestiques, voitures volantes…Au siècle dernier, on voyait le futur en grand, on fantasmait sur l’impensable ; c’était sans compter sur les sites de rencontres pour conjoints infidèles. On n’arrête pas l’progrès.
Moyennant 30 euros, je souscris donc au forfait mensuel sur Adult’air, bidonne joyeusement mon profil : marié, éploré, envie de nouveaux horizons, bien roses de préférence.
Rapidement, j’accroche avec « Serpentaire75 ».
- Ton pseudo, raconte ?
- Allusion à l’emblème médical et mon titre de docteur en pharmacie…C’est du passé tout ça. J’ai tout stoppé pour me consacrer à mes gosses.
- Ok…Tu sais qu’ serpentaire désigne également toute une classe de rapaces, prédateurs assidus de serpents en tous genres…Y compris les plus venimeux.
- Ça me définit plutôt bien…Même si je pense être plus limace que rapace.
- Limace ?
- Le surnom dont m’affublait un ex…Rapport à ma propension à mouiller.
- Ah…Et la limace a envie d’aller voir si l’herbe est plus verte ailleurs ?
- T’as tout compris.
Elle me résume ensuite les faits : la trentaine, épouse dévouée et mère aimante, les enfants chez pépé-mémé, le mari en congrès. C’est les vacances pour elle aussi et elle compte bien en profiter. Par contre elle a cadré la chose : trois p’tits coups et puis s’en va. À l’hôtel et all latex ; tout contact sera protégé, à prendre ou à laisser. Elle est dispo immédiatement.
Deux heures plus tard, allongé nu dans un plumard aux draps rêches, je l’observe remettre ses fringues, soigneusement déposées sur un dossier de chaise.
- T’attends un peu pour filer à ton tour ? Qu’on nous voit pas partir ensemble.
- Si tu veux…
Elle me quitte d’un sourire fugace et referme la porte sans bruit. Resté seul dans la pièce sans vie comme un vieux lave-linge déglingué abandonné en déchetterie, j’oscille entre amusement au passé, amertume au présent et appréhension au futur.

Du grand art

Tiède nuit d’automne. Je presse le pas rue de la paix, illustre artère bling-bling désertée par ses touristes aux jambes lourdes, endormis dans leur lit d’hôtel. Bien à la bourre pour mon rencard, et pour cause : des clopes à lui dégoter- « Marlboro light long, deux paquets », ainsi qu’une bouteille de champagne – « Piper-Heidsieck de préférence » et de quoi grignoter - « frais et salé » m’a t-elle glissé. Vu l’heure indue de ma visite, la shopping list tient plus de la feuille de mission ; j’arrive néanmoins à sa porte avec les offrandes réclamées.
À peine entré dans sa chambre de bonne, elle me déleste de mes courses d’un sourire enjôleur. La pièce est en bordel, l’évier déborde de vaisselle sale. Tandis qu’elle déballe mes emplettes, j’ouvre discrètement le frigo, que je devine vide. Bingo.
Elle remplit nos coupes illico, s’allume une cigarette. Sitôt la première latte tirée, elle retombe en arrière dans son canapé défoncé.
Elle parle peu, boit beaucoup, gloutonne à grands coups de baguettes les sushis dénichés au Drugstore Publicis. Je meuble tant bien que mal, elle marmonne tout en mastiquant, remplissant de plus belle nos coupes, enfin surtout la sienne. Rassasiée, elle va pour s’en griller une autre.
Flairant l’arnaque, j’attaque ; elle esquive aussitôt.
- Pas la tête à ça…
- Ouais, t’es moins portée cul qu’estomac.
- Arrête...Écoute, je voudrais pas t’mettre à la porte mais à vrai dire j’suis exténuée.
En rage mais impuissant, je décampe sans même un regard comme un livreur sans son pourboire.
Retour dans la rue de la paix, que je remonte mâchoire serrée. Arrivé à ma brèle, je vais pour démarrer quand mon regard, interpellé par une masse sombre, coulisse direction place Vendôme ; le plug anal de McCarthy trône crânement dans l’obscurité.

Requiem pour un rencard

Pleine nuit d’un été saharien, tiré de mon sommeil par un son sms. Après des semaines de correspondance débridée, d’un texto laconique Valérie m’invite au réel : « 3, rue de la Lune. À la belle étoile. D’ici une heure. »
Gueule fripée et tifs en bataille, je mets pleins gaz quitte à semer mon ange gardien et arrive à l’adresse fournie.
Digicode amoché, porte cochère lourde et couineuse, effluves de pisse de chat ; Paris, ville romantique.
Sitôt sous le porche, la lumière se déclenche et révèle une petite cour pavée où j’aperçois mon hôte, posée sur une chaise bon marché face à une table de jardin, clope au bec et verre à la main. Derrière elle, une vieille façade d’immeuble criblée de fenêtres grand ouvertes, histoire pour chacun de ronfloter sans s’étouffer.
- Cadre sympa pour une rencontre…
- Le climat s'y prête...Et puis c’est surtout qu’ma colloc’ est là.
La minuterie a tôt fait de nous replonger dans l’obscurité, Valérie allume une bougie.
- J’te distingue à peine…
- Tes yeux vont s’habituer…Et puis t’es bien resté des semaines dans l’noir.
L’échange est laborieux, nos verves envolées ; on tâtonne de thème en thème sans jamais vraiment s’exalter. Au blanc de trop j’approche ma chaise, elle recule aussitôt la sienne.
- Pallier au vide de nos propos par un mélange lingus…T’es certain d’en avoir envie ? Pas moi.
Comme un coup de grâce, le réveil d’un lève-tôt, préréglé sur Radio Classique, se déclenche. Un choeur de voix sopranos éclate soudain dans la pénombre.
- Mozart…
- Son Requiem en ré mineur…
- Le mouvement Lacrimosa…
Quelques minutes plus tard, l’imposante porte d’entrée se referme derrière moi dans un assourdissant grincement qu'on croirait sorti d’un violon.

Inventaire

Jour de semaine, la soirée est bien entamée. Blabla sur une appli' dating, nouveau fléau qui pullule sur les téléphones comme les tapins au bois de Boulogne.
Le courant passe vite et bien avec la fille derrière l’écran, une gérante de boutique de fringues ; je propose de se voir.
- J’suis d’inventaire ce soir, ça risque de durer…Mais viens me tenir compagnie, enfin si ça te dit…Ce sera plus sympa…Apporte de quoi trinquer.
Une heure plus tard je toque du pied dans la porte, les mains pleines d’une bouteille de rouge, d’un tire-bouchon ainsi que de deux verres à vin. La fille s’amène, conforme à sa photo : petite blonde aux grands yeux marrons. Sourires mutuels à travers la vitre.
Elle fait jouer la serrure,  d’une courbette de bras m’invite à rentrer puis s’en retourne fissa tapoter derrière son comptoir.
Je nous sers, tchin-tchin, elle siffle une bonne gorgée. On se raconte un peu nos vies pendant qu’elle poursuit sa besogne.
- Alors dis-moi, si toi aussi t’y allais de ton inventaire ?
- C’est-à-dire ?
- Tu sais bien…Côté nana ; fais moi ton p’tit bilan.
Tandis que je lui narre quelques rencontres tantôt sympas tantôt pénibles, elle va et vient des cartons déballés à son écran d’ordinateur, ponctuant régulièrement mes phrases d’approbations furtives, histoire de signifier qu’elle écoute.
En plein milieu d’une anecdote, elle me coupe brusquement :
- Merde, cette référence…Je crois que j’l’ai compté deux fois !
- Ah ?
- Et ouais…Ça t’arrive jamais, toi, quand tu fais l’inventaire de tes coup d'un soir, de réaliser que t’as compté deux fois la même ?
Perplexe, je la fixe. Les grands yeux marron virent au noir.
- La Souris Verte, rue Marcadet. Ensuite j’t’ai fait monter chez moi. Y’a deux ans. Ça t’parle ?
Regard fuyant, bredouillant des excuses vaseuses, je vais pour la resservir. Elle m’envoie ce qu’il lui reste au fond du verre en plein visage.
- Prends tes verres et barre-toi. Laisse la bouteille.
Je file terminer la soirée au fin fond d’un grec. Seul dans la salle, attablé devant mon plateau, je farfouille en vain dans mon crâne tout en tortillant mes frites froides.

Ombres chinoises

15 août, jour de pic estival. Le long des côtes de France, les carcasses gratinent au soleil façon lasagnes de viande de cheval dans un four à chaleur tournante.
Même topo à Paris, la mer en moins, l’air sale en plus.
Assis en terrasse de café face à une brune siliconée, je dégouline sur ma chaise comme une montre molle de Dali.
La discussion va bon train quand subitement, elle actionne brutalement l’aiguillage :
- Plus de batterie dans mon téléphone et j’attends un appel urgent. Faudrait que je recharge. J’habite pas loin ; tu m’accompagnes ?
J’accepte sans me faire prier et une fois l’addition réglée, nous voilà partis vers chez elle. Je la regarde pousser les portes, gravir les marches, la phrase de Clémenceau en tête, «  le meilleur moment de l’amour, c’est quand on monte l’escalier ». Comme un mauvais présage, je glisse sur le parquet ciré par une gardienne un peu trop zélée, manque de me rétamer et me rattrape in extremis à l’étroite rampe.
À peine son smartphone mis en charge, le bidule se met à tinter. Une fois son texto consulté, elle me lance d’un ton décidé :
- Écoute, j’vais être directe : apéro nénettes dans un peu plus d’une demi-heure et j’ai très envie d’faire l’amour. Je sais pas si c’est les hormones, la chaleur…
- …Ou bien moi ?
Elle esquive d’un rire franc, me prend la main et m’entraîne dans sa chambre.
Aux quatre murs autour du lit, décorum d’ombres chinoises format sticker mural; des corps nus dont les poses, toujours lascives, varient.
Elle se désape méthodiquement, j’en fais autant. Sitôt allongés sur le drap, elle me plaque sur le dos, me grimpe à califourchon et me masturbe avec sa fente.
Tandis qu’elle attrape une capote dans son tiroir de table de nuit, elle me fait me redresser un peu histoire que j’ai le bassin à angle droit.
- Là, c’est parfait.
Elle s’empale, se frotte, ondule, jouis.
- Ouah, ça fait du bien ! T’as joui aussi ?
- Ben pas trop eu l’temps, là…
- Ce s’ra pour la prochaine alors, ça me fait mal après l’orgasme…Et puis faut vraiment que je m’active.
La séance rhabillage s’effectue sans un mot, ponctuée de sourires de convenance.
Quelques minutes plus tard, on se quitte d’un baiser rapide devant son immeuble Haussmannien. Je fais quelques pas, me retourne et regarde le long manteau noir s’éloigner d’un pas prompt.

La litanie des éoliennes

Devant mes yeux de gosse, un panorama d’éoliennes. Le cul posé dans l’herbe encore humide, j’arrache des brins verts ça et là, les fais crisser entre mes doigts. L’eau de rosée détrempe mon bermuda, je la sens s’infiltrer lentement, imbiber chaque maille du tissu. Je la laisse atteindre ma peau comme je laisse leurs voix s’engouffrer en moi, pénétrer ma caboche pour l’éternité. Enfin leurs voix ; ses gémissements conjugués aux râles de l’autre. Au début, j’ai cavalé vers la voiture, pensant que l’autre lui faisait mal ; mais en bonne maman, elle a su m’expliquer : tout allait bien, le monsieur n'était pas méchant, je pouvais m'en retourner voir mes moulins du futur, comme je les surnommais.
Les yeux rivés vers les géantes cinétiques, bercé par la lente ronde des pales, je finis par sombrer sur mon matelas de fortune, à présent tiédi par ma pisse.
Un tapotement familier sur mon épaule ankylosée me sort de ma torpeur. Elle me porte jusqu’au véhicule, m’allonge sur la banquette arrière et va s’installer au volant. Désormais, c’est juste nous dans la voiture, l’autre semble s’être volatilisé.
Une manœuvre de demi-tour et de retour sur le bitume, direction l’avion de papa qui maintenant a du atterrir.
Tandis qu’elle roule à vive allure, je me redresse et par la lunette arrière observe le champ d’éoliennes s’éloigner petit à petit. J’aimerais la questionner ; pourquoi toutes tournent dans le même sens, à même vitesse et comment tout ça est possible. Dents serrées et lèvres scellées, je les fixe tournoyer mollement jusqu’à ce qu’elles s’effacent totalement.

Bruit de fond

Bibine, baise et bla-bla. Tiercé gagnant dans le désordre pour cette rencontre 2.0.
Endormis aux aurores, la sonnette d’interphone nous tire du sommeil façon clairon de cavalerie.
- Punaise, mon ex…J’avais zappé, il passe récupérer ses dernières affaires ; j’ai tout empaqueté, ça va être rapide…Rendors-toi, je reviens.
Je replonge aussi sec la tête sous l’oreiller et tente de sombrer de nouveau, en vain ; de l’autre côté de l’appart, le ton monte en flèche et les insultes volent en rase-motte.
Tandis qu’ils gueulent à qui mieux mieux, à défaut de pouvoir pioncer je rembobine l’histoire, imagine leurs premiers rencards, la boule au ventre, les confidences, déclarations, l’emménagement, la naissance de la p'tite...Tiré fissa de mes pensées somnolentes par le claquement retentissant de la porte d’entrée, je sens le parquet vibrer tandis que ses pas se rapprochent.
- Tu veux un conseil d’amante ? te marie JAMAIS, fais pas d’gosse. J’aurai cet abruti aux basques jusqu’à mon dernier souffle.
- …
- Tu dors ?
- J’essaie…Bah, une fois ta fille majeure, tu s’ras tranquille…
- Tu parles, il aura eu ma peau avant ! Il m’rend cinglée, t’as pas idée…
- On roupille ?
- Impossible, il m’a mis les nerfs en pelote ; me lever chaque jour que dieu fait avec ce genre d’étron sur pattes dans les parages…C’est une torture à plein temps…
- Un peu comme un bruit de fond…
- Voilà !
- …Lancinant, perpétuel…
- Exactement ! Tu vois ?
- Parfaitement.
Je me lève, me rhabille et file finir ma nuit chez moi.

Déjà-vu

Sur le départ pour un rencard en banlieue parisienne. Une virée bien partie pour ressembler aux précédentes. Un peu rasé par ma routine, j’hésite à annuler, finis par décoller. Il sera toujours temps de rebrousser chemin.
Sur le trajet, pris d’une fringale, je prends comme un signe du ciel une pancarte racoleuse siglée « BUFFALO GRILL – LA HALTE DES COWBOYS » et sors à la bretelle suivante.
Sitôt le cul sur la banquette en cuir couleur rouge sang, je préviens la fille par texto ; la chevauchée fantastique est reportée d’une petite heure.
Tandis que j’avise la carte, j’entends derrière moi la voix d’un serveur en action :
- …Et si vous avez très faim, je vous recommande le menu Shérif : un faux-filet au cœur très tendre servi avec sa pomme au four, garni de notre fameuse sauce. En dessert, l’authentique cheese-cake américain nappé de son coulis de framboise.
Le client passe commande du menu en question, le plus cher ; joli coup d’lasso du probable employé du mois.
Dans un coin du mauvais saloon, vissé au mur, un écran de télé réglé sur une chaine info continu. Un gus au costard impeccable rabâche d’une intonation grave les mêmes actualités : bidule a piqué dans la caisse, machin s’est fait la malle, trucmuche jure qu’il en savait rien.
Le serveur, coiffé d’un Stetson, s’approche.
- Vous avez choisi ?
- Je sais pas trop…Vous m’conseillez quoi ?
- Et bien si vous avez très faim, je vous recommande le menu Shérif : un faux-filet au cœur très tendre servi avec sa pomme au four, garni de notre fameuse sauce. En dessert, l’authentique cheese-cake américain nappé de son coulis de framboise.
Décidément, rien de neuf sous le soleil, même celui du far-west. J’acquiesce d’un air entendu.
- Vendu.
D’un sourire feint, le type gribouille ma commande, reprend la carte et décampe.
J’engloutis mon repas les yeux rivés sur les infos radotées toutes les dix minutes. Un peu plus tard, je quitte le parking désert rassasié et file rejoindre ma banlieusarde.

Conflit ordinaire

Un samedi soir sur la terre, comme dirait le poète. Rencard au cœur du 19ème, dans un bar, rue de Palestine ; pas banal pour un ashkénaze. Un poil superstitieux, tout en roulant vers ma bande de gazon je pressens un terrain miné.
Quand je l’aperçois au comptoir, je reprends des couleurs ; conforme aux photos envoyées, la fille tient toutes ses promesses : brune typée aux yeux verts, un nez aquilin mais en belle harmonie avec les traits de son visage.
À peine assis, nos verres remplis, ma bombe me mitraille de questions quant à mes envies conjugales. L’impression d’être un agent du Mossad aux mains du Hamas. Tentatives d’intimidation – « Pas marié à ton âge, tu l’vis comment ? », de soudoiement – « Je me donne totalement à un mec qui me prouve en valoir la peine », d’endoctrinement – « J’avais un ami comme toi, sa paternité l’a transformé »…Tout y passe. Mes réponses laconiques l’amusent.
- T’attends ton avocat ? Il viendra pas tu sais…
- J’ai bien compris que tout ce que je dirai pourra être et sera retenu contre moi…Pas vrai ?
- Pas faux. Allez, j’arrête la séance de torture.
Je me penche, vais pour l’emballer, elle recule d’un coup sec.
- Je suis déjà pas satisfaite de tes réponses à mes questions…Tu penses pouvoir faire mieux au lit ?
- C’est un tout autre territoire…
- …Déjà bien occupé. » m’assène t-elle tout en se levant, la note entre les doigts.
Planté sans sommation, je finis mon verre gorge nouée puis quitte le bistrot tête baissée.

La grande récré

Période de fêtes de fin d’année, un après-midi en semaine. Les gens bossent dur ou, au mieux, glandent devant la machine à café en causant démission, grève et augmentation. Pendant ce temps, j’arpente les allées d’un centre commercial, véritable verrue urbaine, le nez constamment harcelé par des effluves de viennoiseries et de parfums bon marché.
J’entre dans une boutique de jouets et m’empresse d’aller dégoter un cadeau destiné au môme d’une copine. En plus d’être le paradis des gosses, c’est le genre d’endroit idéal, avec les sorties d’écoles, pour rencontrer toute sorte de mères de famille. Tantôt connaisseuse, tantôt novice ; tantôt pressée, tantôt flâneuse ; mais toujours mal baisée.
Au rayon jeux de société, mon regard croise celui d’une petite brune frangée. Sourires de connivence devant les grosses boîtes bariolées, on sympathise. Je propose un café ; amusée, elle accepte.
Sitôt nos jouets payés et emballés, on se dirige vers le parking histoire d’aller ranger nos sacs. À peine l’ascenseur refermé, on se galoche comme deux ados pour ensuite rejoindre sa caisse. La banquette arrière trinque, les paquets aussi.
Le café sera pour une autre fois ; on s’échange noms et numéros et comme un père Noël lubrique, je file à moitié défroqué avec mes joujoux cabossés.
Les jours passent, les fêtes aussi. Pas de nouvelles. Je texte bonne maman, qui me répond dans la minute : "Les jouets avaient pris un sacré coup. Moi aussi. Merci pour la récréation, maintenant place aux résolutions."
Pareil à un gamin frustré, je vais pour rétorquer, râler, puis me ravise, efface texto et numéro.

Jour de fête

21 juin, la nuit tombée. C’est jour de fête de la musique. Dans les rues noires de monde, de notes, on joue et chante dans une belle ivresse musicale.
Façon renard qui, tard le soir, se risque aux abords de la ville et vient éventrer les poubelles en quête de restes à boulotter, je trottine jusqu’à mon rencard. Elle habite au pied de la butte où, ce soir plus que jamais, le pavé Montmartrois bat la mesure. Pas d’humeur à faire saigner mes tympans, je presse le pas et c’est plein de belles images à l’esprit que je compose le digicode. Je revois sa longue crinière sombre sur les photos du site et imagine un pubis noir jais aux proportions parfaites, pareil à un buis Versaillais taillé par Le Nôtre en personne. «Chacun sa fête » me dis-je en montant d’un pas aérien l’escalier en colimaçon.
Mais à peine m’ouvre t-elle sa porte, uniquement vêtue de talons, que la fête est gâchée. Visage grêlé par une acné tenace et pour poitrine deux figues desséchées qui pendouillent ; niveau minou c’est pas Byzance et encore moins Versailles ; la chose tient plutôt du dindon sous chimio que de l’arbuste fantasmé.
Me voyant figé, bras ballants, mon hôtesse m’invite à m’asseoir. Depuis ma chaise, je scrute la pièce, découvre un saxo posé dans un coin.
- T’en joues ?
- C’est mon métier…Tu m’as ram’né des clopes ?
- Ah, oui. Par contre elles sont restées dans ma selle.
L’occasion est trop belle.
- J’vais les chercher. J’reviens.
La nana n’est pas dupe. Son visage ravagé affiche un sourire résigné.
Arrivé à ma brèle, je zieute tous alentours : des groupes sans prétention qui jouent plus ou moins juste ; un public, amateur lui aussi, qui braille gaiement ; ils sont là pour l’ambiance et pas la performance.
Je prends les clopes et m’en retourne à mon rencard ; c’est d’un air surpris qu’elle m’accueille de nouveau. À présent habillée, elle sort une bouteille et deux verres. Tandis que je nous sers, elle tire sa première latte puis lance :
- T’as un morceau en tête que t’aimerais écouter ?
- « Let’s get lost », Chet Baker ? » dis-je en m’asseyant.
Elle hoche la tête, me tend sa clope, se saisit de son instrument et entame le divin morceau. C’est la fête quand même.

Les lumières de la ville

Une petite blonde rencontrée à la fin d’un concert, aux abords du stand de t-shirts. On accroche bien et du coup décidons d’aller poursuivre la soirée au bar du coin ; bientôt le patron ferme et nous fout dehors. Elle m’invite dans son pavillon, à quelques bornes de Paris, sur les hauteurs des Hauts-de-Seine. Elle en bagnole, je la suis en bécane. Ça grimpe sec.
À peine garés dans son allée, on s’attrape, se désape tout en gagnant tant bien que mal sa chambre.
Deux-trois positions plus tard, dans un râle d’épuisement, je retombe comme une masse sur le pieu. Tandis que je reprends mon souffle, la blonde va jusqu’à la cuisine, rapporte une bouteille et deux verres. On siffle son vin argentin comme du p’tit lait tout en causant musique.
Je songe à mettre les voiles quand blondie, yeux plissés, me souffle :
- On va prendre une douche ? Et qui sait, peut-être remettre ça…
- À vrai dire, j’pensais reprendre la route.
- Déjà ? Mais on l’a fait qu’une fois…T’es un fonctionnaire de la baise, toi. Et puis avec c’que t’as dans l’sang, pour peu que les flics te contrôlent…À toi de voir si tu préfères te réveiller ici avec le chant des oiseaux ou en cellule de dégrisement avec le beuglement des poulets. Enfin fais comme tu veux » achève t-elle sèchement tout en s’enroulant dans le drap.
Pris d’une bouffée d’angoisse à l’idée d’être coincé dans le bled classé "ville fleurie", je me lève un peu titubant et pars à la chasse aux fringues. La journée a été chaude ; dehors il fait noir mais bon. À poil dans l’allée de graviers, je scrute le sol, trouve une chaussette. Sur ma gauche, une parcelle de pelouse, semble t-il fraîchement tondue, m’invite à venir poser mon cul nu. Devant moi, minuscules, innombrables, les lumière de la ville. Je fixe les lueurs urbaines pareilles à des étoiles lointaines et songe à toutes ces autres vies, pas mieux, pas pires : sous un néon livide, grésillant, un cadre exténué en heures supp’ ; adossée contre un réverbère, une pute en quête de passe ; à bouquiner près d’une veilleuse, un type en instance de divorce exilé dans la chambre d’amis. Tous, le corps cerné par la nuit, léché par les ténèbres de l’existence. Le crâne plein de ces clairs-obscurs, je finis par sombrer, recroquevillé dans l’herbe tiède.

La surprise du chef

Pareil à un gamin dans les rayons d’un Toys’R‘Us, j’hésite depuis bientôt une heure, planté devant ma vitrine pixélisée. Mon choix se porte finalement sur une superbe poupée de l’est : Slava. Ses sublimes seins en poire et son regard de femelle lynx de Sibérie ont fini de me décider. La putain made in Poutineland précise dans son annonce que « si n’elle n’est pas donnée c’est parce qu’elle se donne à fond ».
Un appel et une douche plus tard, je décolle de l’appart pour aller retrouver ma ruskov à poitrine Comice dans sa chambre à baiser, située côté porte de Pantin. Le quartier fait pas trop rêver, ce qui donne du charme à cette passe : une perle de nacre veloutée nichée au cœur d’une huître rance.
Excité comme un gosse, à la sortie du périph je songe à tirer du liquide. Je m’enfonce dans l’avenue Jaurès et roule au pas, en quête d’un D.A.B. L’artère est quasiment déserte, faut dire qu’il est bientôt minuit et que l’endroit n’incite pas vraiment à la promenade digestive.
Je commence à m’impatienter quand ca y est, j’en vois un: planté près d’un kebab aux néons déglingués et encore allumés, il est là, fente offerte. Je stoppe ma brèle et sors ma carte. À peine le code composé, je sens un doigt sur mon épaule.
- Chef, tu m’prêtes dix sacs ? J’ai faim.
Sans même me retourner et tandis que les billets sortent, je marmonne un « j’ai pas ».
- Bien sûr que t’as, j’suis affamé mais pas aveugle.
Le doigt du type glisse vers mon cou, il se fait plus tranchant, plus froid ; son couteau sur ma carotide, je prends les billets, les lui tends.
- J’ai pas l’appoint…
- Et moi j’rends pas la monnaie, chef.
Il range sa lame et mes biftons, puis d’un pas tranquille part se commander un kébab.
Fumasse mais pas découragé, j’insère de nouveau ma CB et recompose mes numéros. L’écran tactile m’assomme en m’annonçant un montant autorisé dépassé quand mon tire-laine, repassant derrière moi bouche pleine, m’achève :
- Bonne nuit chef !

Ex & Kleenex

Quand une ex rappelle, on peut invoquer deux raisons :
a/ Elle est prise d’une pulsion, qu’elle préfère assouvir avec un type qui connaît bien son corps et qui, elle le sait, la baisera à merveille.
b/ Elle vient d’être quittée et a mal à l’égo ; dans ce cas-là, elle veut se sentir désirée mais pas souillée par la queue du premier venu ; alors elle recontacte un ex.
Quand M. m’appelle et chouine à l’autre bout du fil, je coche dans l’instant la case b/ et lui propose de passer boire un verre, histoire qu’elle me raconte tout ça autour d’une bonne bouteille de rouge ; sans surprise et entre deux reniflements, elle accepte.
Deux heures plus tard, la bouteille est quasiment vide. M. ne pleure plus, elle rit sottement à mes bons mots tout en me caressant la joue. Nos langues râpeuses et rouges s’emmêlent, nos corps se tortillent, se frottent et s’affalent sur le canapé. Dans mon futal, je sens ma queue se tendre comme un arc, je vais pour la sortir.
- Attends, attends…J’ai pas vraiment la tête à ça, là…Tu sais…C’est comme…Si…Le ciel me tombait sur la tête…Et puis entre nous, au lit, c’était pas folichon je crois m’souvenir…
- Ça remonte à loin, moi j’me rappelle plus trop…De l’eau a coulé…Et puis ça te ferait peut-être du bien ?
- C’est vrai, oui…Mais ça pourrait aussi tout empirer si ça se passe mal, et comme j’ai bonne mémoire…Non, oublions…Mais tu sais ce qui me plairait ?
- J’t’écoute…?
- Que tu te masturbes, là, maintenant…Montre-moi ton envie de moi, prouve-moi tout ton désir pour moi…
- T’es sérieuse ?
- Plus que jamais…» me susurre t-elle, tout en fixant ma bosse de jean et en dégainant de son sac à main un paquet de Kleenex.
Plus déboussolé qu’excité, je sors ma pine, qui entre-temps s’est ramollie. Tandis que je tente de la ranimer à coups de poignet vigoureux, je vois le regard de M., tantôt affolé tantôt suppliant, passer de mes yeux à mon membre. Dans ma paume de plus en plus moite, je le sens qui se ratatine.
- Bon, j’vais pas tarder » balbutie M. d’une voix brisée, tout en enfouissant ses mouchoirs.
Resté assis, je l’écoute refermer la porte derrière elle et soupire ; j’ignore pour lequel de nous deux le moment fût le plus cruel.

Comme des bêtes

J’ouvre une paupière amorphe, déchiffre l’heure à mon poignet : 15h. Trois jours sans décoller du lit, passés à baiser, boire, bouffer.
Depuis la salle de bain, S. me lance :
- Tu m’emmènes à Vincennes ? Le zoo vient de rouvrir ses portes, envie d’aller voir ça ! Et puis ça nous f’ra une sortie ; la vie d’ado attardé c’est sympa, mais bon...
Je grogne un ok sans envie.
Arrivés sur place, une queue monstre nous indique l’entrée. On rejoint le troupeau qui patiente dans une étuve à ciel ouvert.
Autour des jambes de leurs parents, des gosses cavalent, gueulent, tombent et chialent. S. prend ma main, je serre les dents, regarde ailleurs. Une môme obèse, fardée comme un lémurien et dont le string dépasse de moitié, lape désespérément sa glace ; peine perdue, le soleil cogne sur les boules molles, le t-shirt moulant trinque et la mère lui beugle un sermon.
S. me serre un peu plus la main.
Devant nous, un fossile à voix chevrotante radote son impatience tout en cherchant des yeux une oreille charitable. Deux vieilles biques tentent de resquiller ; lunettes de soleil taille XL, survêts fluo, cheveux couleur lavande : des ricaines. Un couple d’homos les rabroue dans un franglish maniéré. Malaise dans le rang, un gamin se met à brailler. Les débris made in USA finissent par détaler tout en bêlant dans leur langue.
Une trentaine de minutes plus tard, on est toujours à piétiner quand un moustachu riquiqui aux traits porcins vient annoncer la fermeture. Les gosses hurlent à la mort, les parents aboient leur colère tandis que la file se disloque façon bétail épars.
- Pas trop déçue ?
- Tu rigoles, j’ai eu mon compte de ménagerie…J’suis même certaine que c’était mieux qu’à l’intérieur...Parce que c’est quand même bien moins déprimant que d’en voir en captivité…
Je me marre, S. conclut :
- …Viens, on rentre et on baise. Comme des bêtes.

Comédie humaine

Une nuit d’été, de celles qu’on passe la journée à attendre, histoire que l’air nous brûle un peu moins les poumons. Rendez-vous chez une petite brune dénichée en terrasse de café. Orléanaise pure souche, commerciale de métier et maquée depuis belle lurette, elle loge dans un appart de famille lors de ses séjours parisiens.
Arrivé chez elle un peu avant minuit et une fois les étages grimpés, je pousse la porte entrouverte. Il fait noir comme dans un cul. Bruit d’eau qui coule en provenance de la salle de bain, j’y fonce à l’aveuglette. À peine tiré le rideau de douche, ses deux mains me chopent brutalement ; une baise d’enfer s’ensuit sous le pommeau.
On sort de la baignoire vidés, haletants, moi les vêtements dégoulinants. Nos corps mouillés à peine étendus sur le plumard, l’interphone bourdonne d’une telle force que le combiné dégringole. Ma brunette bondit et éclate en sanglots.
- C’est mon mec ! C’est SÛR !
- Bah il est pas à Orléans ?
- Il a du flairer un truc !
- Tu l’as appelé ce soir ?
- Je coupe toujours mon portable quand on se voit ! » Gémit-elle tout en le rallumant.
- Alors ?
- Douze messages…
L’interphone vrombit de plus belle tandis qu’elle écoute son mec hurler sa haine sur répondeur.
- Bon, oui, c’est bien lui qui s’excite en bas. Mon portable une fois de plus éteint après 22h, il a eu un gros doute et a pris la bagnole.
-Appelle-le. Dis qu’tu dînes avec une copine, dans un resto où ça capte mal. Précise que le quartier est mal famé, que t’es pas rassurée, demande lui de v’nir te chercher.
- Et après ?
- Bah t’attends dix minutes, le temps qu’il soit loin, et moi aussi. Alors tu rappelles et lui annonces que t’as finalement pris un taxi. Il a déjà fait tant de route pour toi, t’es touchée, etc. …Le temps qu’il revienne je serai barré et toi, rentrée entre-temps, tu l’attends ici, comme une fleur.
L’instant d’après, à poils et planqués à ras de fenêtre, on scrute la voiture du cornu s’éloigner à toute blinde. Mes fringues encore trempées sur moi, je file rejoindre ma caisse et démarre aussitôt.
Plus loin sur le trajet, le bolide du cocu passe à ma hauteur. Nos regards fatigués se croisent, se touchent, s’éloignent.

Arnaque à la nique

Du côté de la porte de St Ouen, je pousse la porte d’un foyer pour jeunes filles. À l’entrée, une black imposante, sans doute la gardienne du temple, semble plongée dans la lecture d’un torchon people. Je passe devant sa tête baissée sans demander mon reste et prends le premier escalier direction le deuxième étage, où m’attend mon coup tarifé. Je pousse la porte 213. Comme convenu il fait sombre. Je tâtonne jusqu’au lit, qu’une bougie bon marché à l’odeur écœurante éclaire à peine.
Je passe ma main sous la couette, une poigne ferme aussitôt m’arrête :
- Pas si vite, joli brun…T’as déposé l’enveloppe sur la table de nuit ?
- Pas encore, nan…Après ?
- Avant.
Irrité mais compréhensif, je fouille dans ma poche de blouson et lui tends l’oseille. Elle saisit rapidement le fric, y jette discrètement un œil histoire de s’assurer que le compte y est, le glisse sous l’oreiller et d’un sourire aussi faux que soudain relâche son emprise sur ma main.
- Vas-y mon grand, fais-toi plaisir ; pendant une heure, tout ça c’est pour toi » dit-elle en repoussant la couette.
Tandis que je lui bouffe les seins, elle attrape son portable.
- Hmm-oui-vas-y-c’est bon. J’envoie juste un texto, je coupe mon téléphone ensuite, promis.
Moins d’une minute plus tard, la porte de la studette vole :
- Iris, fais sortir ce type sur-le-champ ou c'est la police qui s'en charge.
L’Iris se redresse d’un bond et d’un air à peine consterné me lance :
- J’suis désolée…Le règlement…Comme j’t’avais dit, pas d’hommes ici…Une pensionnaire a dû baver…
- Et merde…Bon ben j’file…J’peux récupérer mon enveloppe ?
- Ah non mon chou, toute heure entamée est due.
- Hein ?
- C'est comme ça. Fille libérée, profession libérale...
La black costaude me fixe d’un regard furibard.
- J’APPELLE LES FLICS !
Je pige alors le manège des deux femmes mais rien à faire, l’arnaque est savamment montée et la loi contre moi. À défaut de tirer mon coup, je tire ma révérence dans un torrent d’insultes déversé dans les oreilles des carotteuses.

Plaisir solidaire

Le portable sonne.
- Xav !
- Lui-même.
- Tu vas bien ?
- Bof, j’ai passé une sale journée…
- Et bien j’te propose une belle soirée : J’suis chez une copine là, on a envie de s’amuser à trois, passe !
- Ah ? J’la connais ?
- Non...
- Ah. Elle est comment ?
- Commence pas…Viens, on verra bien !
Quelques minutes plus tard, je roule pleins gaz sur le périph’, le museau fouetté par l’air encrassé. Aucune idée d’à quoi ressemble sa copine, j’aurais peut-être du insister.
Quand la porte de l’appart s’ouvre, je paie plein pot mon empressement : un boudin créole sur pattes. Fournie avec accessoires : lunettes à verres cul d’bouteille, breloques pendues aux oreilles et faux-ongles du plus mauvais goût.
- Ravi, Xavier, moi c’est Sabrina. Anne-So est dans l’salon ; j’vais faire un brin d’toilette et vous rejoins.
Sitôt seul avec Anne-Sophie, je grogne :
- Punaise, mais tu la sors d’où ?
- Bah c’est une collègue de travail, adorable…Et pulpeuse, tu as vu !
- Ah bah ça, pulpeuse…
- Bah quoi, elle te plaît pas ?
- Ben…Après deux-trois verres, peut-être…Là, à jeun, ça passe pas.
- Et bien pose-toi…Tout doux…J’te sers quoi ?
- C’qu’y’a d’plus fort ici…Oh et puis non, tourne-toi et remonte ta jupe, j’fais mon affaire et je repars.
- Quoi ? Sab’ va être déçue…
- …
- Bon, comme tu veux » conclut-elle en se retournant, à quatre pattes sur le canap’.
À peine ais-je sorti ma biroute que Sabrina fait irruption dans la pièce, saucissonnée dans une serviette de bain. Anne-So et moi restons figés.
- Déjà ? Coquins, vous auriez pu m’attendre !
- À vrai dire, je comptais pas m’éterniser…
Le regard de la métisse grasse s’assombrit.
- Je vois. Bon et bien je vais au lit. Je vous laisse le salon, amusez-vous bien.
Sitôt la porte de communication fermée, Anne-so se rassoit.
- Xav’, ça se fait pas…
- Bah quoi, j’allais pas m’forcer !
- Non, bien sûr…Mais du coup j’suis plus trop dans l’ambiance…
- …Solidarité féminine, c’est ça ?
- Voilà, oui…J’vais rejoindre Sab’ au lit. Tu peux rester un peu, boire un verre si tu veux. Claque bien la porte en partant.
À peine le temps de protester que me voilà seul dans la pièce. L’instant d’après, des gémissements étouffés traversent le mur.
Les garces.
Excité par les râles des deux colleuses de timbre, je sors ma queue, la branle puis éjacule dans la minute sur la banquette couleur choco du sofa.
Sitôt mon froc remis, je quitte l’appart, soulagé mais un peu vexé.

Un verre de trop

Ils sont arrivés avant moi.
Depuis le trottoir opposé, j’observe le manège du ménage à travers la vitre du bar. Tous deux attablés, penchés sur le siège bébé, à gagater devant leur merveille.
J’attends pour traverser. Comme un avertissement du genre présage indien, le peau-rouge digital du feu reste là affiché, impassible. 
Des années sans se voir, chacun pris dans son existence, parfois radieuse, souvent miteuse ; retrouvailles hasardeuses au détour d’un rayon d’hyper, numéros de portable troqués et maintenant sur le point de retracer nos vies respectives, d’avant jusqu’à maintenant.
Je traverse, pousse la porte et les rejoins. Les bises claquent sur fond de cris stridents. D’entrée je suis briefé : le petit fait ses dents, on ne s’éternisera pas sous peine de saouler l’assistance.
À peine dix minutes écoulées qu'entre deux hurlements du gosse, ils me dépeignent en chœur les préparatifs du baptême. Agrippé au pied de mon verre déjà vide, d’un haussement de sourcils je hèle le serveur. Un autre svp. Ça urge.
Puis vient mon tour. 
- Célibataire ?
- …Et sans enfants. 
- Envie ?
- De ?
- Et bien d’une femme, d’enfants…
- Pas vraiment…J’apprécie ma vie sans attaches…Si c’n’est bien sûr celles des barreaux du lit. 
- …Du lit ?
Leurs coudes se cognent, nos yeux aussi, les regards plongent dans les consos. 
Moins gêné qu’agacé par le malaise ambiant, je leur narre, sans honte mais sans panache non plus, quelques anecdotes de ma vie de bâton de chaise, eux cramponnés à la leur, au mieux incrédules, au pire affligés. 
Tandis que lui contemple et rassemble les miettes de cacahuètes éparses et qu’elle tente de calmer le môme, d’un geste furtif je réclame l’addition.
Il prend la note. J’insiste, lui aussi.
- C’est pour nous…ce s’ra pour toi prochaine fois !
On sourit franchement tous les trois, pas dupes et presque soulagés. Côté siège bébé, le têtard gazouille comme jamais.

Destination finale

On s’était tout dit. Ou presque, alors on s’est donné cette dernière chance, celle des couples à bout de souffle, qui éreintés par la routine finissent invariablement par se vomir l’un l’autre.
Avant de se plaquer pour de bon, on a donc plaqué tout le reste le temps d’un week-end prolongé.
Notre choix arrêté sur Vienne après des heures de tractations ponctuées de soupirs agacés, bruits de bouche et autre portes qui claquent, on s’est mutuellement ménagé jusqu’au jour du départ.
Le vol se passa sans accrocs, chacun plongé dans ses journaux, silencieusement fébrile à l’idée d’un séjour en vase clos en compagnie de l’autre.
Arrivés sur place et une fois les bagages montés dans la chambre d’hôtel, on a filé vers la vieille ville.
Main dans la main et sans un mot, on remontait les rues pavées bondées de groupes organisés, période estivale oblige. Vienne me faisait l’effet d’une vieille pute fardée comme un jeune tapin : entre deux grandes enseignes de l’industrie vestimentaire - H&M, Gap, Zara & co. -, les monuments d’époque offraient leurs charmes d’un autre âge à des touristes aux yeux rivés sur l’écran de leur caméra. Vestiges historiques pour la plupart en cours de restauration, ces témoignages d’une gloire passée cernés d’échafaudages et de filets de sécurité m’affligeaient d’autant plus qu’ils me rappelaient mon couple : on pouvait ravaler la façade tant qu’on voulait, le temps faisait son œuvre et la pierre travaillait, s’effritait de l’intérieur. Agonie architecturale livrée en pâture à des têtes baissées, des regards tournés vers ailleurs.
Des calèches lookées à l’ancienne aux serveurs en costume d’époque nous servant la fameuse tarte Sacher au «  bon goût d’autrefois », ici tout sonnait faux pour moi. Pour elle aussi probablement.
On avait bien choisi.